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Non pas que je nourrisse une quelconque prétention à l’intelligence — Dieu m’en garde — mais j’ai toujours eu cette fâcheuse tendance à me demander si, derrière les grands discours destinés à nous expliquer le monde, quelques petits malins ne seraient pas en train de nous vendre des carabistouilles soigneusement emballées dans du papier de vertu, afin de préserver leurs prébendes. Alors, parfois, je m’amuse à imaginer. Imaginons que, demain matin, l’Alsace, saisie soudain par une irrépressible envie de choucroute politique, organise une élection. Et que, démocratiquement, elle décide de rejoindre l’Allemagne. La France, horrifiée par cette inconvenance électorale, décrète aussitôt que les Alsaciens sont des dissidents, des séparatistes, voire — horreur suprême — des électeurs qui ont mal voté. Elle envoie donc l’armée rétablir l’ordre républicain. L’Allemagne, de son côté, appelle ses alliés à la rescousse au nom du sacro-saint droit des peuples à disposer d’eux-mêmes. Et voilà que l’Europe se retrouve avec des chars français d’un côté, des chars allemands de l’autre, des experts en géopolitique sur les plateaux de télévision et des journalistes expliquant doctement que tout cela est parfaitement simple. Alors, question subsidiaire : Qui sont les bons ? Et surtout : Qui sont les méchants ? Parce que c’est là que commence le merveilleux problème des guerres modernes. On vous explique qu’il existe les gentils, défenseurs de la liberté, de la démocratie et du droit des peuples. Et puis les méchants. Les méchants, eux, sont toujours assez aimables pour avoir l’obligeance de cocher toutes les cases du méchant : expansionnistes, impérialistes, autoritaires, belliqueux et, si possible, moustachus. Le problème, c’est que l’Histoire est rarement aussi bien organisée. Et c’est précisément pourquoi je regarde l’affaire ukrainienne avec une certaine circonspection. Que cherche exactement l’Europe dans cette guerre ? Je veux bien croire aux grands principes. Mais j’ai toujours trouvé curieux que les grands principes voyagent aussi souvent en première classe, tandis que les morts, eux, voyagent en cercueil. Car enfin, depuis que l’homme a découvert qu’un voisin possédait quelque chose qu’il convoitait, la guerre a rarement été une activité philanthropique. On nous parle de liberté. Très bien. On nous parle de démocratie. Excellent. On nous parle de souveraineté. Magnifique. Mais derrière les majuscules et les trémolos, il y a parfois des choses beaucoup moins poétiques : le pognon, le fric, la braise, la moula. l'artiche, le blé! Les matières premières.L’énergie.Les marchés.Les ports.Les routes commerciales.Les voies de communication.Les positions stratégiques.Bref, toutes ces petites choses sans lesquelles la liberté aurait probablement beaucoup moins de valeur boursière. Napoléon, lui aussi, prétendait apporter la liberté aux peuples qu’il visitait avec son armée. Il faut reconnaître qu’il avait une conception assez personnelle du tourisme culturel. Et puis la guerre a cet immense avantage politique qu’elle permet de demander beaucoup d’argent à beaucoup de gens sans avoir à leur expliquer très précisément pourquoi. Elle mobilise les budgets.Elle fait tourner les industries.Elle justifie les dépenses.Elle soude les populations autour du drapeau.Et surtout, elle transforme le citoyen mécontent en patriote inquiet. Le contribuable qui râlait contre ses impôts devient soudain très fier de financer des milliards d’euros de dépenses militaires.C’est merveilleux, la peur. Elle fait accepter en quelques semaines ce que la raison aurait refusé pendant vingt ans. Alors oui, je suis circonspect. Je me demande parfois si l’on ne nous prendrait pas légèrement pour des veaux. Des veaux auxquels on expliquerait que le monde est simple, que les bons portent une médaille, que les méchants portent une moustache, et que lorsqu’un gouvernement nous demande encore quelques milliards pour sauver la démocratie, il convient surtout de ne pas demander où sont passés les précédents. Mais enfin… Peut-être suis-je simplement trop méfiant. Peut-être les États font-ils réellement la guerre par pure générosité. Peut-être les grandes puissances ont-elles définitivement renoncé aux matières premières, aux marchés, aux ports et aux intérêts stratégiques pour se consacrer exclusivement au bonheur des peuples. Ce serait rassurant.Presque émouvant.Et si, par extraordinaire, tout cela était vrai… Alors, comme disait l’autre : — Oui, mon Général. Mais vous d'abord | ||
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